CHOISIR POUR SOI
Par Dr. Myriam El Khayat, chercheuse en sciences sociales
Publié le 19/12/2025 à 16 : 00
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Certaines décisions relèvent de l’intime : le corps, le mode de vie, les relations, les choix personnels. Elles sont censées appartenir à la sphère privée, à cet espace où chacun devrait pouvoir décider librement, sans justification. Et pourtant, ces décisions deviennent souvent publiques. Elles sont commentées, interprétées, parfois jugées, comme si le fait de choisir pour soi impliquait automatiquement de devoir s’expliquer.
Quand l’intime devient collectif
Dans l’espace social, le choix individuel est rarement perçu comme neutre. Une décision personnelle peut rapidement susciter des réactions : incompréhension, approbation, critique.
Choisir devient alors un acte visible, exposé, soumis au regard des autres.
Pour les femmes, cette pression est encore plus forte. Les normes sociales encadrent ce qui est jugé « acceptable », « raisonnable » ou « normal », transformant des décisions personnelles en objets de débat collectif.
La confiscation du choix
Lorsqu’un choix est constamment commenté, il peut perdre son caractère personnel.
Il devient un sujet de discussion, un symbole, parfois même un problème à résoudre.
Ce mécanisme insidieux peut conduire à douter de soi, à se justifier en permanence, voire à renoncer à ses propres envies pour préserver une forme de paix sociale. Le choix n’est alors plus libre : il est négocié, adapté, parfois abandonné
Perdre une amie, c’est parfois perdre :
une confidente,
un repère,
un miroir de soi.
La souffrance qui en découle peut prendre différentes formes : tristesse, colère, culpabilité, sentiment d’abandon. Mais cette douleur est rarement reconnue, même par l’entourage.
On entend parfois : « Ce n’était qu’une amie », comme si cela suffisait à relativiser la perte.
L’autonomie comme acte politique
Choisir pour soi n’est pas un acte d’égoïsme.
C’est reconnaître son droit à l’autonomie, à la liberté individuelle et à la complexité de son propre parcours.
Refuser de se justifier peut devenir un geste fort. Cela peut signifier :
poser une limite,
affirmer son identité,
reprendre le contrôle de son récit.
Ce droit au silence, au choix assumé sans explication, est essentiel pour préserver son intégrité.
Le cerveau ne fait pas la différence entre une perte « officielle » et une perte affective silencieuse : il vit une rupture du lien.
Ce chagrin est d’autant plus difficile à traverser qu’il est invisible et peu légitimé. Il se vit souvent seul, sans espace pour être exprimé.
Avec l’âge, ces ruptures peuvent être encore plus marquantes. Les amitiés deviennent plus rares, plus précieuses, parfois intimement liées à une période entière de la vie. Leur disparition peut alors raviver un sentiment de vide profond.
Se réapproprier sa liberté
Choisir pour soi, c’est accepter que tout le monde ne comprenne pas.
C’est faire le choix de se respecter, même lorsque le regard extérieur pèse.
Dans une société qui commente tout, l’acte de choisir pour soi devient un geste fort, presque subversif. Un acte profondément libérateur, qui réaffirme une vérité simple mais essentielle :
notre vie nous appartient.
